Libertango

« Le tango est une pensée triste qui se danse », disait le compositeur argentin Enrique Discépolo.

Aujourd’hui encore, il berce et pique le cœur de Buenos Aires. Il se danse partout, sur un rectangle de lino déroulé sur la promenade de Puerto Madero, sur les planches étroites d’un restaurant de Caminito dans le quartier de la Boca, il glisse sur les dalles d’un kiosque à musique de Belgrano quand pleurent les tipas, ces arbres aux longs bras noirs, il s’enfièvre un jour de grand soleil sous un chapeau de feutre du côté des antiquaires de San Telmo.

Buenos Aires et le tango, c’est une même histoire. Une histoire que se racontaient longtemps avant les hommes du port, immigrés italiens et espagnols, traînant le mal du pays. Une blessure d’âme en mal d’amour que pansent les doigts maigres du musicien courant sur un bandonéon. C’est un tableau vivant, incandescent, dont les danseurs, qui s’articulent et s’enroulent, sont les pinceaux délicats. Il est passion, désir et nostalgie.

Et vrai, le temps d’une danse, il ne triche pas. Le tango s’éprend au fond de la nuit sur un parquet troué, au creux de bras virils, et se reprend quand point le jour. Maîtrise et abandon des corps, dans un corps à corps sublimé, tout à la fois.

Et la musique… Ah la musique, maestro Piazzolla. Autour de minuit à La Catedral, temple bohème dédié au tango, une milonga où tout est permis, nous écoutons Libertango joué par un ensemble de guitares électriques. Sur la piste, un couple de femmes en robes baskets et talons hauts dessinent des huit en arabesque. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit. Pivot. Ocho. Tango ondoyant.

Narcotango. Une femme cheveux très courts sur la nuque, robe fendue à mi cuisse, serpente sur la piste au bras d’un homme ténébreux élancé, qui porte une chemise blanche. Elégante virgule, la jambe nerveuse de la femme vient de se détendre comme un ressort. Une corde s’enroule. Tango passion. Regard de braise baissé s’enhardit et plonge dans celui de l’homme.

Sur le mur décrépi de La Catedral, il y a une affiche de Carlos Gardel tout sourire, et suspendu au plafond au dessus du comptoir de bois sombre un cœur de papier géant rouge sang. Les chaises sont sans dossier ou boiteuses, s’accrochant à des tables bistrot. Dans les airs, un câble retient comme du mauvais linge, une valise en cuir, une guitare sèche, des brics, des brocs.

Et puis soudain, il y a eux. Elle, avec ses boucles châtain qui lui descendent dans le dos, et qui danse sur la pointe des pieds avec ses bottillons noirs à lacets. Quasiment jamais, le talon ne reposera sur le plancher. Et lui, l’homme jeune, tout en noir, qui vit, vibre, aime, pleure, casse, meurt sur un air de tango. Il ne marche pas, il glisse, langoureux, sur les lattes du parquet, son torse et ses épaules demeurent droits, ce sont ses hanches fines et ses jambes qui s’occupent du reste. Syncope. Noir, couleur tristesse. Le tango se fait mélancolie.

La Catedral, un soir de décembre 2019. Nous emporterons dans nos valises un air de tango, un air de Buenos Aires. Un air des Amériques.

Christelle Marot

Le tango nous vient aussi de Paris – Croquis et notes d’Alain Nedjar, 2011

2 commentaires

Répondre à Alexandre Annuler la réponse.