C'était la Patagonie

Au sud du Chili, au sud de l’Argentine, la Patagonie. Au bout de la Patagonie, le détroit de Magellan. Au delà, la Terre de Feu.

Voilà plus d’une semaine que nous avons quitté la Peninsula Valdés, avec l’image de cette extraordinaire faune sylvestre au fond des yeux. Et depuis, ni le port cosmopolite de Bahia Blanca, l’intense vie nocturne de Cordoba, ou l’atmosphère des milongas de Buenos Aires n’ont pu nous consoler d’avoir quitté les terres magellaniques.

Alors, pour combler le vide, relire Chatwin. Expérience vaine. Il ne parle que d’hommes croisés sur un itinéraire entrepris à rebours du notre, de Buenos Aires à Rio Gallegos. En guise de condor, des immigrés allemands nostalgiques de Louis II de Bavière, en guise de guanaco, des Irlandais au poil roux, j’en passe. Houellebecq, à l’invitation de son ami et traducteur brésilien, a écrit un recueil sur la Patagonie. Il paraît qu’il y parle des pingouins. Je préfère néanmoins m’abstenir, j’ai peur en effet que les manchots ne soient réduits à des particules élémentaires et que les émouvants accouchements des mammifères marins soient tournés en extension du domaine de la lutte. Je reste sur mon manque.

Qu’attendais-je de la Patagonie en préparant le voyage ? Fort peu dois-je avouer. Les collines colorées de Valparaiso, les gauchos de la pampa, le tango argentin, un chanteur de variétés en exil, les moutons de Benetton, étaient mes seules images – Références insuffisantes à faire naître les fantasmes ! Il a donc fallu arriver au bout de la panaméricaine, prendre un ferry à Puerto Montt, marcher, rouler, scruter à la jumelle, marcher encore, pour, enfin, avoir de la Patagonie une représentation intellectuelle, un cosmos sensoriel.

L’étonnant silence d’un ferry glissant sur les eaux glacées d’un fjord. Puerto Eden.
Et le ballet des phoques tout au long de la croisière.
Les rivières d’un bleu laiteux qui coulent au fond des vallées. Torres del Paine.
Et deux nandous d’Amérique courant autour d’une famille de vigognes.
Le vent qui n’a pourtant pas encore la force des quarantième rugissants. Terre de Feu.
Et la transparence des ailes d’un condor des Andes au dessus d’une plage d’ardoise.
La dentelure des glaciers et le bruit sourd de leur affaissement. Perito Moreno.
Et un tatou tapi dans un fourré.
La forêt australe, les branches noueuses d’arbres immenses s’étirant comme des danseuses de ballet. Fitz Roy.
Et les piverts à bec rouge qui se jouent de nous.
Le crissement des roues sur les gravillons de la Peninsula Valdés.
Et le carnaval des animaux.

Je pense aussi à ces quelques mots de René, l’un de nos lecteurs, au moment où nous sommes arrivés au Chili : « Vous allez voir des lieux mythiques et vous aurez sans doute une pensée pour les pionniers de l’Aéropostale qui ont survolé pour la première fois le continent ». Oh oui.J’aimerais, aujourd’hui, être un oiseau migrateur. Je serais, disons, un Martinet d’Afrique. Comme lui, je traverserais mers et continents, sans jamais me poser, et semer au bout du monde. Rentrer chez moi. Revenir. Et encore. Et encore.

Tatiana Trouvé exposée au MacVal en juillet 2013.

Stéphanie Nedjar

5 commentaires

  1. Un récit dense, lent, à l’image des paysages que vous avez dû admirer, ressentir, penser… merci pour ces sensations, un peu, partagées. Il semblerait que ces espaces soient presque infinis et pourraient, encore, vous offrir de nouveaux étonnements et ravissements. Bonne fin de parcours en terre sud américaine !

  2. Ce silence m inquiétait bien un peu…… Mais je comprends maintenant. Merci de ce partage, que la route vous soit douce vers nos terres maternelles.

  3. Petit ajout pour rayer toute confusion…
    Quand je disais « merci pour ces sensations, un peu, partagées » je pensais illustrer le fait qu’à notre niveau nous percevions peu de ce que vous deviez avoir vu, senti, ressenti… mais en fait, ce « peu » nous aussi embarqué dans vos pas 😉

    1. C’est bien comme ça que nous l’avions compris ! Merci de tous tes commentaires, qui nous portent autant que nos textes les font en retour 🙂 On t’embrasse – A très vite – Steph

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