San Carlos de Bariloche, pour le pire

Dans le Lonely Planet et le Routard, on peut lire que les paysages de la région des lacs et autour de San Carlos de Bariloche, petite station balnéaire tranquille de la région de Neuquén, sont parmi les plus beaux du pays. C’est vrai.

Il est écrit aussi, Bariloche, pour le meilleur et pour le pire. J’écrirai simplement, pour le pire.

Ah, Bariloche, son côté village des Alpages bien propret, ses chocolats au dulce de leche, ses bières artisanales, ses chalets en bois, ses fêtes estudiantines, son lac d’un bleu intense où il fait bon taquiner la truite… Et ses célébrités infâmes. D’anciens nazis venus se cacher, après la défaite allemande, avec l’aide de Juan Perón, le président de l’Argentine de 1946 à 1955. Ici vécurent, sans être inquiétés, Josef Mengele dit le « boucher d’Auschwitz », Adolf Eichmann, le SS Erich Priebke, Otto Meiling, membre des Jeunesses hitlériennes qui sera l’un des fondateurs du Club Andin de Bariloche, et d’autres.

Nous, pas farouches, gardant foi dans le genre humain, on se dit : « Bariloche, naziland, c’est de l’histoire ancienne ».

Et bien, il y a de ces réminiscences. Rances.

Nous rentrons tout d’abord dans une librairie du centre ville, tenue par un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux châtains, yeux clairs, portant de fines lunettes cerclées.  C’est d’abord un étal garni de livres consacrés au nazisme, à Hitler, puis une caricature antisémite punaisée dans le fond de la boutique invitant à se méfier de ce voisin perfide au nez crochu, tandis que la radio passe des chants allemands. Ah, tiens, il y a même un guide touristique consacré aux lieux nazis de Bariloche.

Une seconde librairie est là à cent mètres, qui propose essentiellement des livres d’occasion et des livres pour enfants. Nous entrons. Le même guide touristique sur naziland est proposé. Le gérant, un Argentin, beau blond ébouriffé avec de grands yeux gris bleus, nous répond que « oui, il y a beaucoup de touristes intéressés par ce genre de visites et qui viennent de partout ».

La troisième librairie située dans une galerie marchande évoque dans sa vitrine « le complot judéo communiste » et « comment échapper à l’influence des francs-maçons ». La place belle est faite aussi à Isabelle la Catholique.

On brûle.

Le lendemain matin, en attendant de payer mon café au comptoir, une conversation s’engage avec un couple d’Argentins résidant à Bariloche, la soixantaine.

Elle, blonde, bien mise : « Bariloche, ça vous plait ? »

Moi : « Et bien, pour être franche, nous n’avons pas aimé ce que nous avons vu dans plusieurs librairies de la ville ». Et de détailler, le guide touristique sur les lieux nazis et l’affiche antisémite.

Elle : « Mais vous savez, il y a eu ici des Allemands pacifiques ».

Moi : « Mais quand même, cela ne vous dérange pas un guide touristique, une affiche antisémite ? ».

Lui, un petit brun, rigolard : « Ah, mais partout dans le monde, on trouve ce genre de choses vous savez ».

Moi : « Et bien non, justement. C’est même interdit en France ».

Elle à lui d’un air convenu : « Oui tu sais là-bas, une affiche antisémite c’est interdit ».

Puis, se rendre au centre d’informations touristiques de la ville afin d’y prendre une carte de la région. Un panneau dans l’entrée interpelle. Entre un tour organisé sur les saveurs sucrées de Bariloche et un topo sur les Mapuches, une visite de 2 heures sur la présence allemande et nazie est proposée, pour 900 pesos argentins par personne, soit environ 14 euros.

Un employé du centre d’informations nous précise que ce « tour existe depuis deux ou trois ans et qu’il remporte un énorme succès ».  Il nous invite à aller sur le site qui propose le tour, un cours « d’histoire » itinérant, pour lequel on peut laisser des commentaires via TripAdvisor.

TripAdvisor, c’est bien pratique et les commentaires aussi pour se faire une idée. Ces derniers sont très positifs et louent un « tour excellent », « bien documenté », « qui va au delà du sensationnalisme pour nous faire comprendre l’influence allemande à Bariloche ». Laquelle remonte au début du 20ème siècle.

Un commentaire de Nerina en juillet 2019 loue « l’objectivité historique » du guide (lequel n’est pas historien mais diplômé en marketing et en tourisme). « Nous n’entendons pas les mots holocauste, humanité ou terrorisme tout au long du chemin, écrit-elle. Dans le difficile équilibre à trouver entre activité commerciale et retenue idéologique, aucune position n’est prise pour absolument rien. La certitude d’obtenir des informations fondées est obtenue, de ne pas séduire avec des mythes non corroborés et de mesurer de façon omniprésente l’idiosyncrasie allemande à Bariloche, qui transcende grandement la frivolité nazie ».

Il y avait l’horreur nazie, la barbarie nazie. Maintenant, voici venue « la frivolité » nazie. Légèreté, insouciance et bagatelle, comme autant de synonymes.

Et le guide de répondre à ce commentaire : « Aujourd’hui, il est à la mode de mettre en avant des idéologies et des postures qui divisent, au lieu de partager l’histoire et des informations basées sur l’enquête ».

Ah, le pacifisme, la neutralité, la frivolité ! En surface, sont bien polis ces gens, font pas trop de vague, ça s’offusque pas beaucoup. Des fois que ça empêcherait de dormir. Ou pire.

Sous l’épiderme, c’est acide.

En ces temps pénibles où les extrémismes gagnent du terrain, ne pas prendre position et escamoter les tragédies humaines sont la marque de la duplicité, d’une indifférence obscène ou d’une grande lâcheté.

Christelle Marot

6 commentaires

  1. hélas, nous savions déjà que tout peut faire recette. Mais il semblerait que l’équilibre de ce petit village bien tranquille ait été modifié considérablement avec cette invasion de fuite. N’y a-t-il pas des voix dissonantes ?

  2. En meme temps, difficile d’imaginer que l’on s’installe à Bariliche par hazard. Il y a combien d’hanitants ?

  3. Merci pour cet article glaçant. Les démons de l’Humanité ne sont jamais très profondément enfouis…

    1. Oui. Ça m’a tout de suite fait penser à cette fameuse phrase de Brecht : “Le ventre est encore fécond, d’où est sorti la bête immonde’’. Stéphanie

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