Une histoire de saumon

« Le capitalisme sauvage, il s’illustre ici sur l’île de Chiloé ! Pourquoi ? Parce qu’ici, il y a l’essentiel de la production de saumon du Chili, second producteur mondial derrière la Norvège, et en même temps, Chiloé est la deuxième province la plus pauvre du pays, derrière l’Araucanie », assène Juan Carlos Viveros, activiste, ingénieur de formation et ancien président de l’association Defendamos Chiloé, attablé dans un restaurant d’Ancud, petite ville portuaire au nord de l’archipel.

L’île de Chiloé est réputée pour ses maisons de pêcheurs sur pilotis et ses 70 églises en bois, de couleur, inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, qui sont l’attraction des touristes. Mais on le sait moins, Chiloé concentre aussi l’essentiel des fermes d’élevage de saumons du Chili. Des élevages intensifs introduits il y a 40 ans et qui suscitent aujourd’hui une forte opposition chez les Chilotes.

Non seulement cette économie florissante, second secteur exportateur derrière le cuivre avec des exportations de plus de 4,6 milliards de dollars, soit environ 2 % du PIB chilien, ne bénéficie pas beaucoup aux Chilotes, que ce soit en terme d’emploi ou de développement des infrastructures locales, mais elle est la cause de dégâts environnementaux majeurs.

« Le point de rupture, c’est 2016. Cette année là, il y eut une rébellion historique à Chiloé, 18 jours de grève totale, avec des barricades et des feux sur toute l’île. Toutes les routes étaient coupées. Personne ne pouvait ni entrer, ni sortir. C’est parti des pêcheurs, puis les professeurs, les travailleurs dans le secteur de la santé, du tourisme et de l’agriculture ont suivi », m’explique Juan Carlos, les yeux brillants. « La cause ? Une marée rouge causée par le rejet illégal dans la mer de 9 000 tonnes de saumons morts bourrés d’antibiotiques. Les pêcheurs de Chiloé ne pouvaient plus travailler », ajoute t-il.

La zone maritime sud de l’île de Chiloé est presque entièrement consacrée à la salmoniculture. Les entreprises norvégiennes, japonaises, chiliennes sont propriétaires de concessions octroyées par l’État chilien.

« Le saumon est une espèce qui a été introduite au Chili. Il n’y avait pas de saumon avant. Or, c’est un grand prédateur qui se nourrit de quantités d’autres petits poissons et cela a conduit à une perte considérable de biodiversité », indique de son côté Liesbeth Van Der Meer, vice-présidente de l’ONG Oceana Chili. « Par ailleurs, la densité des élevages est telle que cela asphyxie l’océan et conduit à l’apparition de maladies que les entreprises traitent avec de grandes quantité d’antibiotiques ».

« Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de régulation, pas de contrôle, pas d’études d’impact environnementales sérieuses, pas d’amendes conséquentes pour les délits environnementaux », pointe Juan Carlos.

Alors quand l’industrie du saumon cherche à s’étendre encore plus au sud de la Patagonie, dans la région des Magallanes, le risque de voir de nouvelles tensions apparaître avec les communautés locales est bien réel. La Patagonie du Sud, territoire quasi vierge à l’écosystème fragile, abrite 36 % de la biodiversité marine mondiale. Une région peu densément peuplée où les communautés locales de Puerto Natales et de Punta Arenas vivent de la pêche artisanale. La venue en mai dernier du roi de Norvège avait ainsi provoqué la colère des habitants.

Christelle Marot

Un commentaire

  1. Du lapin en Australie au saumon au Chili, nous n’apprenons pas vraiment de nos erreurs…

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