Cette terre qui est la leur

Au fond d’un ravin où la mousse est bien épaisse, la jeune Chutes de Neige cherche la plus fraîche, guidée par les anciennes du village qui ont compris qu’elle avait ses premières lunes. Pendant ce temps là, les femmes sont aux champs et les hommes à la chasse. Nous sommes en Huronie à la fin du 17ème siècle, racontée par Joseph Boyden dans Le grand cercle du monde.

Trait particulier aux Hurons, ils sont aussi cultivateurs, ce qui leur vaut les railleries de Petite Oie, étrangère au village : « Quel peuple arriéré vous faites, les Wendats. Nous, les Anishinaabes, nous ne trimons pas ainsi l’été alors que le monde est doux à notre égard, ce n’est pas naturel ». Même l’agriculture est une insulte à la nature. Et Petite Oie d’ajouter : « Les humains sont les seuls dans ce monde à avoir besoin de tout ce qu’il contient. Or ce monde ne contient rien qui n’ait besoin de nous pour survivre. Nous ne sommes pas les maîtres de la terre, nous en sommes les serviteurs ».

Mais les Hurons ont accepté parmi eux des jésuites, qu’ils appellent des Corbeaux, qui n’auront de cesse de mettre à mal leur rapport à la nature.

Corbeau : « Seul l’homme est doté d’un esprit ».
Porte-une-Hache : « Tu veux dire que les pierres, l’eau, les arbres et les animaux n’ont pas d’oki ? Mais nous on nous apprend que tout possède un esprit, tout renferme la possibilité de vivre ».

Corbeau : « Tu as déjà vu un arbre s’enfuir quand tu t’approchais de lui ?

Trouve-les-Villages : Quand je tue un animal, je remercie son oki pour me permettre ainsi de manger, de vivre ».

Grands-Arbres : « Quand j’utilise une pierre pour faire un cercle autour du feu, je remercie son oki pour la chaleur qu’elle m’apportera ».

Corbeau : « Un animal, une pierre, un arbre, ne peuvent pas avoir d’oki, ils ne peuvent pas passer de cette vie à l’autre, le monde après la mort ».

Le chef du village, Oiseau, a compris qu’il était trop tard : « De nouveaux mondes se bâtissent tandis que d’anciens s’écroulent. Et parfois ce changement se produit là, sous nos yeux, sous forme de détails minuscules, sans que nous nous en apercevions. Et alors oui, il est simplement trop tard. Les Corbeaux ont continué à croasser et au bout d’un moment nous nous sommes habitués à leur voix ».

Et puis les jésuites ont emmené avec eux la variole, décimant les populations locales. Et puis ils ont favorisé leurs échanges commerciaux avec les visages pâles. Contre des fourrures le Peuple du fer leur a donné des marmites et des fusils, qui ont donné une dimension dramatique aux conflits entre les tribus. La maladie et les raids iroquois ont décimé les Hurons. Qui ont fini par se réfugier dans les missions jésuites. Ils sont aujourd’hui chrétiens.

Il y a quelques semaines, à Vancouver, j’ai demandé au Grand Chef indien Steward Philipps si il était en colère. Il m’a répondu que la colère nuit à la crédibilité des revendications des Premières Nations. Et je pense à Chutes de Neige, observant les Corbeaux : « Nous sommes le peuple né de ce pays. Et pour la première fois aussi, je comprends ce que je n’avais pas entièrement compris avant de voir ces créatures pâles venues d’ailleurs nous regarder avec stupéfaction et s’interroger sur notre présence. Nous sommes ce pays. Et ce pays est nous ».

Stéphanie Nedjar

2 commentaires

    1. Hybris de l’homme blanc, c’est exactement ça. Le colon ne s’est pas contenté d’asservir l’homme, il a aussi coupé l’homme de la nature afin de l’asservir à son tour. Vertige.

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